Fin janvier dans la sévère intimité de l’hiver qui sévit sur le Haut Val de Bagnes, une femelle gypaète a pondu un oeuf. Deux mois durant, elle le couve avec délicatesse, résistant au froid et aux bourrasques de neige, faisant preuve d’une patience sans failles. Mon poste d’observation se situe en face de la falaise, tout de même à 1200 mètres du nid à vol d’oiseau. Au moins, je suis certain de ne pas perturber la petite famille. Des merveilles d’optique et d’informatique me permettent de suivre tout ce qui se passe à l’aire au cours de visites régulières.
L’oeuf éclot à la mi mars, mais je dois attendre début avril pour enfin découvrir l’oisillon, que je prénomme Jo. De couleur brune, sa mère lui donne attentivement la becquée et reste avec lui la plupart du temps pour le tenir au chaud et le protéger d’éventuels prédateurs ailés.
Les adultes gypaètes s’avèrent des parents attentifs; le mâle part le plus souvent à la recherche de carcasses et subvient aux besoins en nourriture de la petit famille, des os et des tendons, un peu de viande pour le gypaéton. Ils viennent me voir de temps à autre sur la rive opposée du lac. Leur regard taciturne, mais curieux, peut aider à comprendre pourquoi ce grand vautour inquiétait autrefois. N’allait-on pas jusqu’à prétendre – faussement – qu’il capturait les petits enfants?
La croissance de Jo est impressionnante. Quatre mois durant il reste confiné à la petite plateforme de l’aire, toujours alimenté par ses parents.
Les adultes s’assurent en permanence que nul oiseau mal intentionné ne cherche niaise à leur protégé, ce qui donne lieu à d’impressionnantes joutes aériennes, ici avec un grand corbeau.
Le 19 juillet Jo prend son premier envol. Il reste encore à proximité de l’aire pendant trois semaines, toujours ravitaillé par ses parents. Je peux désormais m’approcher de la falaise et l’observer de près.
De très près même alors que, le regard attiré par autre chose, il me percute presque et doit effectuer une manoeuvre d’évitement au dernier moment.
Je croiserai désormais le nouveau virtuose du vol au hasard de mes randonnées dans le Haut Val. Je suis heureux d’avoir pu suivre sa croissance. Témoin privilégié d’une enfance insouciante, sans jamais avoir interféré avec son devenir. Si tout se déroule bien, une vingtaine d’années d’aventures ailées l’attendent. Puisse-t-il voler longtemps dans les Alpes!

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