L'alpinisme: un patrimoine immatériel de l’humanité?

L’alpinisme: un patrimoine immatériel de l’humanité?

Suite à un blog publié sur le site du Temps l'an dernier, Simon Matthey Dorret m'a invité à intervenir sur les ondes de sa nouvelle émission "Altitudes" dimanche 28 janvier 2018, en compagnie du chroniqueur, ancien journaliste François Modoux.

Pour écouter l'émission, cliquez sur l'image

 


« L’alpinisme de style alpin » entrera-t-il dans la liste prestigieuse de l’Unesco sur le patrimoine culturel immatériel? La Fédération Française des Clubs de Montagne et la commune de Chamonix ont obtenu l’inscription de la pratique à l’inventaire français des biens culturels immatériels. Sur le plan international, la requête d’inscription a été effectuée auprès de l’Unesco par la France autour du massif du Mont-Blanc, berceau historique de la pratique de l’alpinisme. Ce pays souhaite toutefois que sa démarche soit appuyée par les pays voisins que sont la Suisse et l’Italie, voir même par l’Allemagne et l’Autriche. Par le biais du canton du Valais, le Club Alpin Suisse et l’Association Suisse des Guides de Montagne ont déposé une requête d’inscription de l’alpinisme à la liste des traditions vivantes en Suisse, à laquelle figurent notamment la Fête Dieu de Savièse, les consortages ou les fifres et tambours. « L’alpinisme de style alpin » se retrouvera-t-il bientôt sur la liste des dossiers en attente auprès de l’Unesco, aux côtés de la Fête des Vignerons de Vevey ou du Carnaval de Bâle, de la Fauconnerie française ou des savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse?

Hémisphères: la force des croyances

Portrait francois Perraudin

© Hervé Annen

Bref portrait publié dans la Revue Hémisphères , HES-SO, texte de Anne-Sylvie Sprenger©

«La beauté de la création ne vient pas de nulle part»

Après une éducation strictement catholique, le Valaisan François Perraudin connaît un moment de révolte face à la religion. C'est à force de fréquenter les cimes, de par sa pratique de guide de montagne, qu'il renoue peu à peu avec sa foi d'enfant. «Cette beauté de la création ne vient pas de nulle part, clame-t-il aujourd'hui. Il y a bien là-haut quelqu'un qui l'a créée et rendue si admirable!» Cette évolution de son état d'esprit se manifeste d'ailleurs clairement au fil de ses ouvrages de photographies. Purs descriptifs de la Haute Route, puis prétextes à des réflexions philosophiques, ses clichés affichent aujourd'hui ses convictions religieuses.  
«JI y a, au fil de mon chemin de vie, des pierres qui ont jalonné l'augmentation d'une croyance et d'une pratique religieuse», raconte celui qui a développé une vraie pratique de prière et de méditation quotidienne. «Je suis croyant sans être une grenouille de bénitier», s'amuse-t-il néanmoins. Aurait-il retrouvé sa foi sans la majesté des sommets? Pas sûr. «La montagne force à l'humilité, notamment avec la prise de risque. Plus on avance, plus on se rend compte qu'on ne maîtrise rien, que nous sommes de petites choses face à la nature.» Aujourd'hui, il n'est pas rare d'ailleurs qu'avant de partir en randonnée, «lorsqu'on se trouve dans un passage exposé, d'avoir une pensée vers Dieu bienveillant pour qu'il guide nos pas et qu'il retienne le sérac, la pierre, qui pourrait nous menacer». La gratitude, face à la splendeur de la nature et le secours fidèle dont il a été si souvent l'objet, compose alors le maître mot de sa foi.

Un pas vers la zénitude

Journaliste expérimenté, notamment ancien rédacteur en chef adjoint du Temps, François Modoux signe une série de 5 articles consacrés aux relations de passionnés avec la neige. Dans l'édition du 3 janvier 2018, le journal 24H me consacre un article: "Son joker abattu, il avance vers la zénitude", illustré avec goût par une photo d'Odile Meylan et un bref portrait filmé contant une anecdote de ma carrière de guide.

 Anecdote de guide

Piégé par la neige, il a joué son joker

Le guide François Perraudin a surmonté son accident « en dialoguant avec celui qui veille là en haut ». Leçon de sagesse par un guide de montagne que la neige, un jour, a piégé.

François Modoux : texte
Odile Meylan : photo et vidéo

Photo Odile Meylan
Deux ans ont passé depuis l’accident. François Perraudin a digéré, il peut témoigner sans culpabilité ni crainte d’être jugé. «J’ai pris un sacré coup sur la patate», lâche le Bagnard, 61 ans, guide de montagne depuis 1981. Dans le métier, en Suisse romande, il est une référence. Un pédagogue et un conférencier recherché, notamment sur la gestion des risques. Cheveux en bataille, sourcils broussailleux, le verbe franc, il témoigne à l’occasion d’une sortie en raquettes dans les Préalpes fribourgeoises : «L’accident, ça n’arrive pas qu’aux autres. »

C’est la neige qui a piégé François Perraudin. Dans la vie d’un guide, assure-t-il, l’hiver est la saison « la plus délicate » à traverser. Aux jeunes, il enseigne la devise : « Expert, méfie toi. L’avalanche ne sait pas que tu es un expert. » Autrement dit : le risque zéro n’existe jamais et la coulée peut surprendre le professionnel le plus aguerri. Parce que la stabilité du manteau neigeux n’est pas une science exacte.

Ueli Steck: une mort qui interroge

Le décès tragique de Ueli Steck en Himalaya nous interpelle parce que l’alpiniste est allé jusqu’à la fin ultime de sa passion. Sa mort nous interroge parce qu’elle est survenue en pleine conscience, après plusieurs mises en gardes presque fatidiques. Pourquoi donc pousser la barre aussi loin?

Parce que notre société, intolérante à la prise de risques, pourtant sans cesse poussée vers le «citius, altius, fortius » dissimule l’issue fatale au fin fond de son subconscient, sans pouvoir en effacer une peur viscérale? La pratique de Speed Climbers tels qu’Ueli Steck est, à l’image de notre société, une recherche absolue… poussée aux extrêmes de ce que la montagne peut offrir. Je ne connais aucun champion olympique prenant autant de risques que ces grimpeurs. Réalisées de manière très professionnelle, les images d’Ueli Steck escaladant la face Nord de l’Eiger fascinent et glacent le sang. Vues aériennes en contre-plongée nous happant dans le vide et saisissant son degré d’exposition; plans rapprochés le montrant accroché aux pointes de ses piolets et de ses crampons dans l’art du dry-tooling. Un piolet zippe ici, un pied glisse là, peu importe, les autres tiennent, il faut aller vite. Là où tout grimpeur s’assurerait par trois fois que ses ancrages tiennent, Ueli ne fait que passer… En parfaite maîtrise et pleine conscience que cela peut, une fois, mal se passer. Ueli Steck et ses rares compères ont exporté ces techniques en Himalaya. En plus des dangers subjectifs liés au grimpeur lui-même, qu’ils maîtrisent au plus haut point, les dangers objectifs y sont à l’image des plus hauts sommets: glaciers crevassés que l’on traverse sans corde, faces immenses soumises à des températures extrêmes, déversant neige, glace et rochers au moindre soubresaut, zone de la mort enfin dont l’oxygène raréfié soumet les organismes à des conditions mortelles en cas d’exposition prolongée. Des conditions dangereuses qui, à la fois repoussent la plus grande partie des montagnards et suscitent leur admiration. Outre les fosses abyssales et le grand Nord au coeur de la nuit polaire, existe-t-il environnement plus hostile?

Et si les montagnards tiraient à la même corde?

En matière de connaissance de la neige et de prévention des avalanches, chacun y va de sa propre trace: le club alpin forme ses chefs de cordée, les professionnels, accompagnateurs, professeurs de ski et guides ont leur propre cursus ainsi que Jeunesse et Sports pour ses moniteurs. Ce, rien que sur le plan national… Rien n’existait jusqu’à il y a peu pour madame et monsieur tout le monde, alors que le nombre d’adeptes de la glisse hivernale hors des terrains balisés croît à forte allure: 60’000 sacs Airbags se sont vendus l’hiver dernier dans les Alpes, 180’000 Détecteurs Victimes Avalanches et quelque 570’000 paires de ski freeride ou randonnée. Tous ces férus de poudreuse abordent les pentes sans formation spécifique, si ce ne sont de traditionnels cours avalanche se limitant aux seuls aspects du sauvetage.
L’International Snow Training Academy (ISTA) vient de créer un cursus de formation et de certification en quatre modules s’étendant sur trois continents et neuf pays différents, se calquant sur la formation des plongeurs, le PADI. Pour créer une méthode unifiée sur le plan international, dotée d’un langage et d’une méthode commune, elle a impliqué une quarantaine d’experts internationaux dans diverses disciplines, qui vont de la nivologie, de la météorologie au sauvetage, mais aussi - et surtout - au domaine de la pédagogie et de la psychologie du sport, ainsi qu’aux sciences humaines. S’ils maîtrisent bien les techniques et la connaissance du terrain, les professionnels peuvent en effet beaucoup profiter des pédagogues pour affiner leur pratiques de l’enseignement, toujours plus sollicitée. Cette nouvelle méthode pédagogique développée de manière novatrice et indépendante concentre l’essentiel de ses cours à la prévention: connaissance de la neige, des facteurs humains et de terrains déterminant la pratique. Les cours de l’ISTA doivent certes encore faire leurs preuves lors de cet hiver test sur le seul marché Suisse. La démarche, commerciale et ambitieuse, n’est pas non plus bon marché. Mais il était grand temps de trouver un dénominateur commun à tous les pratiquants de la montagne, même s’il est issu d’un organisme non institutionnel.

François Perraudin twitter   
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